Une tache jaune sur la table.

Je ne sais si c’est son format carré, l’agressivité de ce jaune ou le titre qui a rencontré mon intérêt du moment, toujours est-il que ce passage en librairie s’est soldé par l’achat et la lecture assez rapide du livre d’Austin Kleon. Excessivement facile à lire et à ingérer, Montrez votre travail est l’archétype du livre promu par les freelances lorsqu’ils nous expliquent leur organisation et comment ils font pour garder leurs idées dans leur deuxième cerveau ou encore quand ils nous partagent leurs x livres qui ont changé leur manière travailler. Très assertif sans oublier de désamorcer les impératifs par des nuances convenues, le livre s’organise autour de dix grands conseils chaque fois ponctués de petits schémas très graphiques et de citations de personnes qui ont réussi (le genre d’argument d’autorité dont les U.S. sont devenus les champions du monde). Toute est dans le titre : « Montrez votre travail ! »

A la lumière de cette présentation acide, on pourrait croire que je regrette profondément cet achat qui a pris la place d’une autre lecture dans la liste déjà trop longue des bonnes intentions… pas du tout ! Au contraire, c’est un excellent livre. Certes, on y retrouve toutes les ficelles de ces livres qui tournent autour de la productivité et de la création de valeur (même si la dimension mercantile n’est pas trop présente ici), mais il faut le reconnaître, c’est diablement efficace et a le mérite de dire les choses clairement. Si le livre s’adresse à des artistes et des créatifs, j’ai été sensible à ces injonctions douces (ce qui parait normal quand on passe une partie significative de son temps libre à tenir un site internet gratuitement) et il me semble également que son contenu peut être conseillé à n’importe quelle personne qui « crée ».

Quel travail montrer ?

Encouragé donc par l’ami Kleon, j’ai décidé de montrer mon travail ! Encore faut-il savoir quel travail montrer… S’agit-il du travail en classe, des productions préparatoires, des lectures et autres recherches dans les différents aspects du métier en fonction des matières enseignées ? Là encore l’assertivité cool d’Austin peut nous guider : montrer, mais pas trop ; veiller à de la transparence tout en protégeant son intimité. Concrètement, dans le cas qui est le mien – on l’aura compris dans les articles de cette section je vais beaucoup parler de moi – le travail montrable réside dans la connexion entre les différentes idées, lectures, expériences ludiques, discussions sur des sujets qui touchent de près ou de loin à la culture populaire et à la pop’culture, le tout saupoudrée d’une pointe de didactique et de pédagogie.

C’est qu’avec les casquettes que je commence à mettre, je me retrouve à, en même temps, enseigner la démarche philosophique appliquées aux enjeux de citoyenneté, former à l’intégration de la bande dessinée dans les classes du secondaire, fournir des ateliers et autres séquences d’apprentissages à des enseignants, enseigner la grammaire de la bande dessinée dans une optique transmédias, donner des cours de philosophie des jeux vidéo à des étudiants programmeurs de jeux vidéo ou encore à travail la démarche et l’approche interprétative de la pop’culture à ces mêmes étudiants. Le tout sans parler du suivi de mémoires et autres recherches personnelles en théorie de la fiction ou en didactique de la lecture pour m’assurer d’avoir une vision claire des enjeux et des méthodes d’apprentissages liés à l’enseignement et au storytelling.

Dans ce cas, montrer son travail ne revient pas à montrer tout ce qui est fait (gardons-en pour nous), mais plutôt synthétiser, présenter et donner envie de découvrir ces idées et liens qui se construisent au fur et à mesure des lectures, podcasts et autres conversations avec des passionnés et des étudiants enthousiastes. Sans trop savoir si le terme convient, il s’agit de montrer ce qui se construit ici dans une démarche qui me semble relever du pop’philosopher. Une démarche critique et généreuse qui accepte la contamination des disciplines qu’elle intègre. Une démarche où le storytelling côtoie la théorie de la fiction et les games studies, où la narration dessinée rencontre des ateliers de conceptualisation et de problématisation philosophique… Bref, un beau bazar à organiser !

Est-ce encore de la philosophie ?

Pour être franc, cela fait plus de deux ans que je me la pose. Fais-je encore de la philosophie quand je délaisse les grandes questions métaphysiques au profit d’une analyse de la caractérisation d’un personnage ou quand le concept de liberté abandonne Spinoza pour se réfugier dans les derniers opus de Zelda. Fait-on encore de la philosophie quand on ne s’y réfère plus automatiquement alors qu’on continue à en lire régulièrement ? Est-ce encore philosopher que de s’intéresser à en relever la trace des ses gestes dans de très nombreuses démarches plutôt qu’à chercher à systématiquement y voir le génie passé des grands penseurs et penseuses ? Je n’en sais rien et je pense que la réponse m’indiffère profondément…

Dès lors, je revendique d’appeler cette démarche pop’philosopher pour la démarquer de ces démarches philosophiques encore trop ancrées dans le marketing scolaire de terminal et leurs auteurs qu’ils est bons d’appeler classique qu’il est bon de choisir tels des pokémons. Pop’philosopher c’est assumer le caractère mouvant, incertain et enthousiaste qu’il y a à s’emparer des objets de la pop culture et de la culture populaire avec l’exigence bienveillante du philosopher trop longtemps appelé avec une certaines condescendance « philosophie avec les enfants ». Pop philosopher c’est s’exposer à réinventer l’eau tiède plutôt que de répéter, le doigt sur la couture, une sélection de passages obligés vendue en tranches à prix démocratique chez notre marchand de journaux… Pop’philosopher c’est accompagner l’élan naturel que nous ressentons devant les grandes histoires et se mettre à la juste distance qui nous met en orbite. Cette distance qui nous prémunit d’un crash faute de s’être suffisamment éloigné comme d’une dérive dans l’infinité de l’espace qui nous ferait perdre de vue la planète autour de laquelle nous tournions pour en découvrir paysages, histoires et secrets.

Bienvenue dans le bazar !

Maintenant que nous avons régler la question de savoir s’il s’agissait encore de philosophie en répondant « peu importe », il reste à alimenter cette recherche des découvertes, questionnements, impasses et autres hypothèses déjà établies comme à venir… vaste programme !

Référence

Kleon, A. (2018). Montrez votre travail. Pyramyd.