Comme l’a écrit G. E. Moore, « dans le domaine de l’éthique, comme dans toutes les autres études philosophiques, les difficultés et les désaccords dont l’histoire est pleine sont dus principalement cause très simple : à la tentative de répondre aux questions, et sans découvrir d’abord précisément à quelle question vous désirez répondre[1] ». Le plus difficile n’est pas de répondre, mais de poser les bonnes questions, et de les ordonner.

Le problème de la liberté recouvre en effet plusieurs questions : de quoi la liberté nous libère-t-elle ? Où s’accomplit-elle ? Que signifie être libre[2] ? Comme le déclare Chisholm, « il est impossible de dire quelque chose de significatif sur ce problème ancien qui n ‘ait pas déjà été dit auparavant[3] ». Cette remarque n’est pas une simple clause de modestie ; elle implique que nous devons répéter critiquement la question pour ébaucher sa solution. Pour rouvrir une interrogation authentique sur la liberté, dans toutes ses dimensions et son histoire, il faut reconquérir ses multiples sens.

Il est impossible de répondre la question : « sommes-nous libres ? » si les arguments échangés ne portent pas sur le même concept. Or la question directrice de la liberté est devenue inintelligible parce qu’on utilise un concept unique pour rendre compte de plusieurs usages. Il existe en effet plusieurs définitions de la liberté, auxquelles correspondent autant de questions intriquées, qui semblent dépendre les unes des autres. Il est essentiel de les démêler, pour articuler ces questions différentes en une problématique. Les concepts mobilisés pour penser la liberté sont légion : plein gré, initiative, spontanéité, désir, souhait, choix, volonté, libre arbitre, autonomie, indépendance, indétermination, autodétermination, affranchissement, libération, bonté, justice, etc. Autant de concepts qui interviennent pour nous permettre de penser celle-ci. Pouvons-nous les ordonner ?

Question 1 : De quoi la liberté nous libère-t-elle ?

1. La liberté est d’abord une liberté à l’égard de la contrainte : en ce sens, est libre celui qui peut agir sans être entravé dans son corps. Ce premier sens implique seulement une capacité d’agir de plein gré.

2. Ensuite, un être libre est affranchi à l’égard de toutes les causes extérieures : il est indépendant de toute causalité cosmique ; en ce sens, est libre celui qui peut agir, choisir ou vouloir de diverses manières, dans une même conjoncture extérieure. Ce deuxième sens implique la possibilité d’une spontanéité, détachée de toute détermination externe,

3. Enfin, être libre peut signifier être détaché de tout facteur causal interne aussi bien qu’externe : serait libre celui qui peut agir de diverses manières, quels que soient la conjoncture du monde et son état d’esprit (ses désirs et ses croyances). Dans n’importe quelle conjoncture, interne et externe, l’agent est alors libre à l’égard de toute nécessité. Ce troisième sens implique une indétermination même à l’égard de toute raison.

Question 2 : Quelle est l’instance que l’on dit libre ?

L’expression peut viser :

1. la liberté d’agir autrement ; la liberté est alors une propriété de l’action ;

2. la liberté de choisir entre plusieurs options ; la liberté est un attribut de l’arbitre (du choix) ;

3. la liberté de vouloir ou de ne pas vouloir, de vouloir une chose ou son contraire : nous avons alors une volonté libre.

Ces trois sens vont du plus extérieur (l’action dans sa dimension corporelle) au plus intime et au moins visible dans l’agent (sa volonté). Chaque degré recouvre le précédent : la liberté de choisir commande la liberté d’action, puisqu’elle nous permet de choisir un type d’actions ; et la liberté de vouloir donner son assentiment au choix, donc à l’action.

Question 3 : Comment s’articule la liberté à l’ordre du monde ?

1. On peut estimer qu’est libre celui qui consent à l’ordre du monde ; si cet ordre est nécessaire, le problème est alors de savoir si la liberté est compatible ou non avec le déterminisme.

2. On peut imaginer un observateur omniscient, qui prévoirait chacune de nos actions futures ; ainsi, sans que le monde soit lui-même nécessairement déterministe, l’agent agirait toujours de la façon prévue par cet observateur ; le problème est alors celui de la liberté au sein du prédéterminisme.

3. Enfin, on peut estimer que certains événements du monde ne sont pas nécessairement déterminés par ces causes. Dans ce cadre, est libre celui qui a toujours le pouvoir d’agir, de choisir ou de vouloir une chose ou une autre dans les mêmes circonstances. C’est une position strictement indéterministe.

Olivier Boulnois, Généalogie de la liberté, Paris, Editions du Seuil, 2021, pp. 34-36.


[1] G.E. More, Principia ethica, Préface, Cambridge, [1903] 1971, p. VII (trad., Paris, 1998, p.1).

[2] J’adapte ici S. Bozien, « The Inadvertent Conception and Late Birth of the Free-Will Problem », Phronesis, vol.43,1998, p. 133-175, p. 133-137.

[3] R. Chisholm, « Human Freedom and the Self », op. cit., p.24 ; trad. p. 39.