Ce que je désire montrer à travers ce dialogue, c’est ce que s’il est plus facile de consommer de la fiction ou de créer de la fiction que de définir ce qu’est la fiction, c’est largement à cause des limites des mots qu’on emploie et de leur polysémie. Les mots auxquels on recourt spontanément, vérité, vrai/faux, réalité, existence, etc., ne veulent pas toujours dire même chose selon le contexte. À commencer par le mot de fiction lui-même. Tous les théoriciens de la fiction (Pavel, Schaeffer, Caïra, Lavocat…) ont souligné qu’une histoire fictive peut être soit une histoire que certains présentent comme vraie et que d’autres dénoncent comme fausse (la fable selon laquelle Saddam Hussein était en possession d’armes de destruction massive et abritait Ben Laden), soit une histoire dont on sait qu’elle n’est pas vraie mais qu’on fait semblant de croire vraie (les films avec Batman, Madame Bovary). Et tous ont constaté que les critiques formulées contre les œuvres de fiction, comme celles de Rousseau dans sa Lettre Sur les Spectacles (1758), reposaient sur l’assimilation de la fiction au mensonge et la tromperie.

C’est pour pallier ce problème né de la polysémie du mot « fiction » qu on préfère souvent utiliser le mot « fictionnel », plutôt que « fictif » quand on commente des œuvres de fiction. Si je montre un dessin de Don Quichotte et une photo de la reine d’Angleterre, la première image est celle d’un personnage fictif, la deuxième celle une personne réelle. Mais pour commenter le roman Don Quichotte, je qualifierai plutôt d’éléments « fictionnels » le personnage de Don Quichotte, ses relations avec Sancho, les lieux du roman comme l’auberge espagnole. Car tous ces éléments existent dans le roman, qui lui-même existe dans le monde réel en tant que roman, et qui est donc une œuvre « fictionnelle » (alors qu’une œuvre fictive serait plutôt une œuvre qui n’existe pas, comme l’autobiographie d’Attila le Hun). Dans Don Quichotte, le héros fictionnel confond ce qui est fictif et ce qui ne l’est pas, puisqu’il attaque des moulins à vent comme si c’était des soldats ennemis. Il croit vraiment que ce sont des soldats ennemis, alors qu’ils sont fictifs. Le lecteur, lui, fait comme si le fictif/fictionnel Don Quichotte était réel, tout en sachant qu’il ne ‘est pas : ce n’est pas le même comme si, ce n’est pas le même « fictif » car dans un cas « fictif » est synonyme de « fictionnel » dans l’autre cas « fictif » est synonyme de « faux ». L’emploi de « fictionnel » au lieu de « fictif » dans les cas adéquats a ainsi le mérite de clarifier certains malentendus. Pour le nom « fiction », on ne dispose hélas pas d’un synonyme, équivalant à « fictionnel » par rapport à « fictif », qui permettrait de distinguer d’un côté la fiction au sens d’une fable mensongère, et de l’autre la fiction au sens d’une œuvre de fiction. Mais il est rare que le contexte n ‘aide pas à comprendre si l’on parle de « fiction » au sens d’œuvres fictionnelles (Harry Potter est une fiction réussie ; son héros est fictif/fictionnel) ou bien de croyances fausses (pour un athée, les religions sont de la fiction ; Dieu est un être fictif).

En latin, le verbe fingere, dont dérive le nom fictio, indique deux faisceaux sémantiques : soit le sens de « fabriquer », « façonner », « créer », soit le sens de « simuler », « feindre ». La fiction au sens où je l’entends dans ce livre, et comme on l’étudie en théorie de la fiction, est une activité de simulation, de feinte. Son registre est celui du « comme si », du faire semblant. Searle, 1982 (1975), qui s’intéresse aux « actes de langage », définit les énoncés fictionnels comme des assertions feintes. Walton (Mimesis as make-believe, 1990) met en exergue l’expression anglaise make-believe qui correspond à notre « faire semblant ». Schaefer, 1999, propose le synonyme « feintise », mais aussi et surtout l’expression de « feintise ludique partagée », pour bien distinguer la fiction de la duperie. L’émetteur et le récepteur d’une fiction font tous les deux semblant de croire que quelque chose qui n’existe pas existe vraiment, alors que dans un canular, une arnaque, un mensonge, l’émetteur est le seul à distinguer le vrai du faux. Ainsi, même Si les lecteurs/spectateurs/joueurs n’ont pas reçu visite de l’auteur (ou des auteurs) de la fiction qui aurait pris le temps de leur expliquer qu’il fallait faire semblant, le « contrat fictionnel » entre l’auteur et son public est implicite. On peut définir la fiction par le contrat ou le « pacte fictionnel » en reprenant le terme de Lejeune, 1975, qui définissait l’autobiographie par le « pacte autobiographique » entre l’auteur qui certifie que son récit est vrai (au sens de sincère) et le lecteur qui choisit de le croire. Il existe un pacte fictionnel où l’on est implicitement d’accord pour faire semblant, comme il existe un pacte autobiographique où l’on est implicitement d’accord pour avoir affaire à un discours véridique. Cette approche centrée sur le rapport entre émetteur et récepteur, qualifiée de « pragmatique », par rapport à une approche « ontologique » qui se concentre sur le statut monde ou des personnes dont on parle (vrai, réel, ou bien imaginaire fictionnel), n’explique pas tout du fonctionnement de la fiction, mais elle est la plus efficace[1], et on cite très souvent la formule de l’écrivain anglais Coleridge (1772-1834), la « suspension volontaire de l’incrédulité »pour illustrer l’attitude du lecteur de fiction(« that willing suspension of disbielief for the moment, wich constitues poetic faith[2] »).

Mais à bien y regarder, les définitions pragmatiques sont toujours associées à une approche ontologique : si émetteurs et récepteurs se mettent d’accord implicitement sur le fait de faire semblant, c’est qu’ils font semblant de croire qu’existe vraiment ou réellement quelque chose qui n ‘est pas vrai ou réel[3]. « Vrai », « réel » : pour définir la fiction, on retombe vite sur ces mots incontournables, car les nouveaux termes, tels que « fictionnel » ou « feintise ludique », nés de la tentative de clarifier les choses, ne sont pas très nombreux et il ne suffit pas de les employer à bon escient pour expliquer avec précision la manière spécifique dont fonctionne une fiction. Il est difficile d’échapper aux notions de vérité, de réalité, d’existence, dont il convient d’examiner la polysémie, plus grande que celle du terme fiction.

Étienne Boillet, Fiction : mode d’emploi, Rennes, Pur, 2020, pp. 28-31.


[1] Comme le reconnaît notamment LAVOCAT, 2016 (p.525 par exemple), qui toutefois ne se satisfait pas d’une approche pragmatique, dans la mesure où sa priorité est de contrer l’effacement relativiste de la frontière entre fait et fiction. 

[2] COLERDIGE Samuel Taylor, 1987, Biographia Literaria Biographical Sketches of my Literary Life & Opinions (1817), chap. XIV, Princeton, Princeton University Press, p. 314.

[3] MONTALBETTI, 2001, p. 11 définit d’emblée la fiction comme une question à la fois ontologique (« qu’est-ce qu’un être de fiction ? ») et logique (« quel est le statut d’un énoncé de fiction ? »). Or, il semble que la dimension qu’on appelle « pragmatique » est implicite dans son raisonnement : l’ « énoncé », ou d’ailleurs le message quel qu’il soit, a toujours un émetteur et un récepteur, ainsi qu’un contexte.