Mais il existe une autre raison, plus subtile, qui explique pourquoi les croyances et les superstitions de toutes sortes ne se voient pas détruites massivement par l’apogée des sciences en modernité et se trouvent même au contraire remobilisées et confortées par ce cadre scientifique normatif, ressenti comme oppressant. Comme le montre Pascal Boyer, une multitude de croyances surnaturelles sont toujours présentes, dans une monde moderne caractérisé par une recherche effrénée du paranormal et du mystérieux. Nous utilisons des téléphones portables et le wifi, nous nous chauffons à l’électricité nucléaire, nous envoyons nos robots sur Mars, mais nous lisons toujours des horoscopes, consultons des astrologues ou fréquentons des lieux de cultes, et massivement. D’après le psychologue britannique Nicolas Humphrey, nombre de personnes – la plupart des gens, à vrai dire – éprouvent le besoin d’investir dans quelques domaines déterminés des croyances non scientifiques, précisément à cause de l’essor des sciences ayant dessiné, en modernité, le rapport à la réalité au point de le confisquer : « Dans un contexte culturel marqué par les réussites de la vision scientifique du monde, qui a réfuté l’une après l’autre toutes les affirmations surnaturelles, il existerait une forte tendance à trouver au moins un domaine où la science serait mise à défaut. » La crainte de la « foi scientiste » chez James caresse la même idée : la crainte d’un monde entièrement normé par les sciences, tout simplement, appréhendé comme un monde où tout serait explicable, dépourvu de mystère, par conséquent également vide de sens, et qui conduise les hommes à ne plus faire société. L’idée que la science puisse être prise en défaut et que quelques phénomènes puissent lui échapper apparaît dès lors comme essentielle et rassurante pour préserver le mystère, vu la grande difficulté à définir du sens au départ d’un monde qui, à en croire les sciences, n’en a pas réellement.

François DE SMET, Deus casino, Paris, PUF, 2020, pp. 80-81.

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