Je ne sais pas s’il existe vraiment des auteurs qui écrivent sans honte [1]. Je pense que cette question hante des auteurs et des artistes. Mais être traversé par une question ne signifie pas nécessairement l’affronter. Cela peut consister aussi à refouler, à la maintenir au loin, à consacrer des efforts à en récuser la pertinence pour tenter d’échapper à sa force interpellatrice. Je crois qu’il existe un rapport entre la culture et la dénégation et le refoulement. Le monde de la culture offre des systèmes de défense extrêmement puissants pour contrer ou neutraliser toute entreprise qui pose la question de l’utilité de l’art, de son éthique, de son sens dans ce monde, et qui entend faire comparaître la culture devant la société – c’est-à-dire qui affronte radicalement la question de la valeur de l’art. Certaines idées, certains réflexes, certains concepts défensifs sont là pour empêcher de poser ces questions potentiellement dévastatrices. Lorsque l’on fait face à de telles interpellations éthiques, on puise dans le répertoire des lieux communs disponibles que des idéologues formulent pour nous, qui nous rassurent, en disant que la culture nous rassemble, que l’art transforme nos expériences, que l’art est en tant que tel déstabilisateur, que l’art est le plus haut degré de l’accomplissement de l’esprit humain, que l’art est un bien précieux, que la critique de l’art est le propre des barbares, ou encore, et peut-être pire, que l’art appartient à la sphère de l’inutilité et que, pour cette raison, il introduit un trouble par rapport à l’ordre normal des choses, notamment l’ordre capitaliste.

[1] L’auteur fait référence à La Douleur de Marguerite Duras, à la question de Sartre : « Que signifie la littérature dans un monde qui a faim ? » qui y répond « en face d’un enfant qui meurt, La Nausée ne fait pas le poids », ainsi que d’une discussion qu’il a eue avec Edouard Louis où ce dernier lui faisait part de sa honte d’écrire au lieu d’agir.

Geoffroy de LAGASNERIE, L’art impossible, Paris, PUF, 2020, pp. 13-14.


Il est remarquable que l’opposition entre un art qui se constitue autour de valeurs esthétiques propres et un art qui s’inscrirait dans une optique plus politique est mobilisée aussi bien par ceux qui s’identifient au premier pôle que par ceux qui s’identifient au second. Qu’ils se reconnaissent dans l’une ou l’autre de ces possibilités, les artistes sont d’accord pour définir leur pratique dans ces termes : soit comme art qui prend en charge le monde et entend y intervenir, soit comme art qui vise à la satisfaction de plaisirs esthétique, stylistique, formel.

Cette opposition est pourtant biaisée et trompeuse. Une « pratique apolitique » représente une impossibilité logique. Toutes les pratiques sont utiles à quelque chose, consciemment ou inconsciemment. Toute pratique ratifie ou consolide des dispositifs de pouvoirs, et la revendication subjective d’apolitisme n’est pas suffisante pour caractériser une pratique comme non politique. Les activités ont des fonctions objectives qui se réalisent indépendamment des intentions de leurs auteurs : produire des pratiques qui ne veulent rien changer au monde ou qui l’ignorent, dire « je veux faire autre chose » ce n’est pas être non politique, ce n’est pas être « autonome », c’est produire un art qui agit en faveur de la perpétuation du monde et qui lui est soumis malgré soi. Et d’ailleurs est-ce véritablement « malgré soi » quand on sait le nombre de discours qui ont désormais détruit le mythe de la neutralité et ont rendu impossible d’y adhérer sans mauvaise foi ?

Il y a une très belle formule de Victor Hugo contre les artistes qui ont la tentation de se définir par une rupture avec la politique et qui érigent le domaine esthétique sur une attitude d’ignorance principielle de la politique : vous croyez être purs, vous croyez être des anges, vous n’êtes que des oiseaux. Pour être éthique, pour avoir une chance de se situer au-delà de la honte, une activité doit être consciente des systèmes de pouvoir dans lesquels elle est conçue et tenter de ne pas être complice de leur fonctionnement. Refuser de formuler ces questions, c’est collaborer à ces dispositifs.

Geoffroy de LAGASNERIE, L’art impossible, Paris, PUF, 2020, pp. 24-26.

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