Une théorie libérale de la justice ne doit donc engager, par principe, aucune réflexion philosophique particulière sur ce qui pourrait être la meilleure manière de vivre. Elle se limite, au contraire, à définir les conditions techniques d’un simple modus vivendi. Celui qu’il est nécessaire d’imposer à une multitude de particules élémentaires en mouvement perpétuel si l’on entend réduire au maximum les risques de chocs et de collisions (ce qui revient, en somme, à assigner au Droit libéral une fonction comparable à celle du Code de la route). Quant à ce que ces particules estiment être leur devoir ou leur bonheur, c’est là une considération qui n’entre plus, à présent, dans le champ de la philosophie politique. En ce sens, et pour parodier ce qu’écrivait Heidegger à propos de la science, on peut donc dire que, pour les libéraux, l’État le plus juste – celui qui, sur tous les plans, nous en demande le moins –, c’est l’État qui ne pense pas. Un État sans idées – ou, comme disent les libéraux, sans idéologie – et qui, par une sorte de platonisme renversé, mettrait un point d’honneur philosophique à ne jamais s’interroger sur ce qu’est la meilleure façon de conduire sa vie ou employer sa liberté « naturelle ». À la limite, cet État sans idées ni valeurs (qui s’interdit de juger, par conséquent, de toutes les questions autres que techniques) ne doit même plus se comprendre comme un « gouvernement des hommes ». Il constitue, pour reprendre la célèbre distinction de Saint-Simon, une pure « administration des choses », exigeant bien moins de convictions politiques véritables qu’une simple compétence d’« expert » ou de gestionnaire avisé.

Jean-Claude MICHÉA, L’empire du moindre mal, Essai sur la civilisation libérale, Paris, Flammarion, collection Champs essais, 2011 (2007), pp. 36-37.

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